Plongée dans VRChat, le réseau social turbulent en réalité virtuelle

 

Une banane géante affublée de lunettes de soleil. C’est le reflet que me renvoie le miroir installé dans ma jolie maison, aux fauteuils accueillants, à la lumière apaisante. Je resterais bien là, à profiter de ce havre cozy dans ma peau de banane. Mais je suis ici pour rencontrer des gens, il va falloir sortir.

Tout ceci a lieu dans VRChat : une plate-forme sociale en réalité virtuelle. Enfilez un casque de réalité virtuelle (VR), lancez le programme et vous voilà projeté en trois dimensions dans un univers virtuel aux possibilités infinies. La promesse : « Interagir avec des gens du monde entier. »

Une sorte de réseau social immersif, qui fait jaser sur YouTube, et fête ses trois ans samedi 1er février. Avec une menace en toile de fond : l’arrivée imminente de Facebook sur ses plates-bandes – le réseau social a prévu de lancer, dans le courant de l’année, une première version d’Horizons, son propre réseau social en VR.

 

 

Le réconfort en réalité virtuelle

Qui a déjà enfilé un casque de VR connaît la sensation de téléportation que cette technologie procure. C’est encore plus vrai lorsqu’on est accompagné des contrôleurs qui permettent de matérialiser ses propres mains – ce que proposent les modèles de casques les plus récents.

Dans VR Chat, les miennes sont jaunes et répondent à chacun de mes mouvements. Il est temps d’expérimenter la VR « sociale » et de partir à la rencontre des autres occupants du réseau social. Je m’engouffre dans une sorte de portail magique bleuté.

J’atterris dans un monde enneigé, au centre duquel trône ce qui pourrait s’apparenter à la maison du Père Noël déstructurée. Je ne suis pas seule. Un robot et deux loups anthropomorphes discutent un peu plus loin en anglais. Timide, je les observe, cachée derrière un pan de bois – je ne veux pas qu’ils réalisent qu’une banane géante les espionne. Un des loups est, en fait, une louve, à en croire son timbre vocal. Elle propose au robot de le prendre dans ses bras. « Pour te remonter le moral », dit-elle. Le robot accepte, penaud, la voix triste.

VRChat est un lieu de confessions. De celle-ci, je ne sais rien. Beaucoup d’autres sont, en revanche, devenues publiques. Le youtubeur Symor les récolte au fil de ses rencontres virtuelles et les publie sur la plate-forme de vidéos (avec l’accord des principaux concernés). On peut y voir un oiseau aux pattes gigantesques se livrer sur son passé de sans-abri. Ou un avatar de Kermit la grenouille raconter le harcèlement qu’il subit à l’école, avec une voix de petit garçon – celle de la « vraie » personne derrière l’avatar, qui parle dans son micro.

Trêve de mélancolie, direction le Black Cat, un bar réputé de VRChat. Dans la grande salle, une dizaine de personnes discutent tranquillement des mondes qu’ils aimeraient fabriquer, comme un temple japonais. Ici, grâce à certains logiciels, chacun peut fabriquer son propre univers, ses propres avatars ou objets, à condition d’y consacrer beaucoup de temps.

Soudain, déboule un petit être rouge tout droit sorti du jeu vidéo Sonic, qui fonce dans le tas, zigzague entre les avatars et sème la zizanie en hurlant d’une voix stridente. « Celui-là, il est loin de la puberté », désapprouve l’un des personnages. Le gamin attrape un micro, chante et, devant l’absence de réaction, change d’avatar, se transforme en bouteille géante, puis en héros du dessin animé Les Griffin et invective les autres, stoïques. Il se tourne vers moi. « Hey banane, tu ressembles à un pénis géant ! », avant de décamper. « Les mômes ici sont fatigants… », soupire un des adultes.

 

 

Karaoké ou loup-garou ?

N’empêche : je change d’avatar. Et me transforme en petite fille à oreilles de lapin, robe à froufrous et cheveux clairs. Il est temps de s’amuser un peu.

Certains mondes de VRChat se prêtent plus que d’autres au fun : une murder party, un jeu du loup-garou grandeur nature, une boîte de nuit (vide)… J’opte pour un karaoké. Huit avatars beuglent des notes indéterminées dans un décor chaleureux. Je finis par reconnaître My Way, grâce à un grand type qui s’en sort à peu près avec sa voix de baryton. Une femme à la voix fluette l’accompagne correctement, les autres se découragent et chahutent. Un « ta gueule, connasse ! » fuse (en anglais – la plupart des citations de cet article ont été traduites).

Un rappel qu’en dépit de ses apparences cartoon VRChat n’est pas toujours le pays des Bisounours, même si l’univers y est bien plus propret que celui de son ancêtre Second Life. Pour se protéger, notamment du harcèlement, chaque utilisateur peut en bloquer un autre, qui n’apparaît alors plus dans son champ de vision ou auditif.

Mais, contrairement à Facebook et autres réseaux sociaux moins virtuels, VRChat « ne dispose pas de dizaines de milliers de modérateurs »pour faire respecter les règles de la plate-forme, explique au Monde son cofondateur Graham Gaylor : « Nous sommes une entreprise de 30 personnes, donc nous devons nous reposer sur notre communauté, nos outils intégrés de modération et une petite équipe d’employés. » Ceci alors que des conversations ont lieu dans VRChat en temps réel, dans des centaines de mondes différents.

Le nombre d’utilisateurs reste toutefois modeste. « Nous avons entre 8 000 et 12 000 personnes connectées en permanence », affirme Graham Gaylor. Incomparable avec les jeux vidéo à grand succès (Counter Strike GO rassemble des centaines de milliers de joueurs à toute heure), mais très honorable pour une application conçue pour la réalité virtuelle – même si 60 % des utilisateurs sont sur VRChat avec la version pour ordinateur, sans casque de VR, ce matériel étant encore onéreux.

« C’est une deuxième vie »

Parmi ces milliers de « VRChatiens », combien de francophones ? Jusqu’ici, je n’ai entendu parler qu’anglais, et un peu russe, dans un bâtiment glauque. C’est hors de la VR que je trouve enfin mes compatriotes. Plusieurs centaines d’entre eux sont réunis sur le Discord VRChat France, une plate-forme de discussion où ils échangent des photos de leurs meilleurs moments dans VRChat, y organisent des événements, se montrent leurs créations.

J’y rencontre Jarod Egea, le créateur de la communauté, 21 ans. Installé à Laval (Mayenne), il travaille dans la restauration et se connecte trois ou quatre fois par semaine sur VRChat, pour plusieurs heures.

« J’y vais pour m’amuser, mais surtout pour faire des rencontres. Et j’y retourne tout le temps, car j’ai des amis dessus. Il n’y a pas vraiment de but quand on arrive sur VRChat, le seul but, c’est nous qui le fixons, on fait ce qu’on veut. C’est formidable, c’est une deuxième vie. »

Pour vivre l’expérience à fond, il s’est équipé du « full body tracking » : des capteurs qu’on branche sur les pieds et sur le bassin, qui permettent de modéliser tous ses mouvements dans le jeu. Il m’en fait la démonstration, dans la peau d’un avatar de géant musculeux ridicule, capable de reproduire en temps réel toutes les positions qu’il effectue, seul dans son salon.

On comprend que c’est avec ce type d’équipement que certains se prêtent à des jeux sexuels sur VRChat, dans des mondes privés, en général. « Certains prennent le full body tracking juste pour ça ! », s’esclaffe Jarod Egea. Plus généralement, « sur VRChat, on se sent plus libre, car on n’est pas jugé sur le physique et on peut s’exprimer plus librement. Et pour ceux qui ont du mal à sociabiliser, ça peut aider ».

QuarT0niX peut en témoigner. Ce Belge de 20 ans, étudiant en infographie, était auparavant « le genre de personne très silencieuse, qui n’avait pas beaucoup d’amis », raconte-t-il.

« Sur VRChat, j’ai osé me sociabiliser, montrer ma vraie personnalité. Au début, j’étais très timide, mais maintenant je n’hésite plus à être moi-même et à faire rire la galerie. »

Pour lui, les rencontres virtuelles se sont ensuite matérialisées : « J’ai rencontré une belle petite bande de potes belges. De base, je sortais très peu, et c’est grâce à ces gens que j’ai pris goût aux sorties ». La plupart de ses soirées restent consacrées à VRChat. « En deux ans, j’ai joué 2 186 heures », précise-t-il.

Et revenir au réel a parfois un goût amer. « A chaque fois que je sors de VRChat, je me dis : “Bon ben, c’est reparti, la vie réelle…” », soupire Jarod Egea. « Quand on enlève le casque, on se dit qu’on a passé une soirée géniale. Mais il y a un vide. L’impression que ça s’est arrêté d’un coup. »

Source : LE MONDE

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